Grands Chantiers vs Développement Local

Ces dernières années, l’action publique marocaine s’est principalement concentrée sur des Grands Chantiers, dont les principaux bénéficiaires ont été le triptyque Tourisme, Immobilier et Infrastructures.

La Fondation Bouabid, dans son rapport «le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique?», a nuancé les récentes performances du Maroc pour plusieurs raisons : conditions économiques mondiales favorables, croissance relativement moyenne par rapport aux autres pays et pluviométrie clémente.

Si aucun bilan officiel n’a été fait sur cette stratégie de Grands Chantiers, il semble que les résultats obtenus sont au deçà du potentiel de croissance du Maroc (lire Inflation, outuput gap and monetary policy par Moorish Wanderer en anglais).

Les choses risquent de se compliquer davantage pour la croissance marocaine. Depuis le début des années 2000, le Maroc a signé plusieurs accords bilatéraux de libre échange avec l’Union Européenne, les Etats Unis d’Amérique, la Turquie et certains pays arabes; les démantèlements douaniers, tarifaire et non tarifaire, sont en cours.

Ces barrières qui protégeaient certaines entreprises non performantes, le temps de s’adapter à l’internationalisation croissante des échanges économiques, n’existeront plus dans quelques années et la focalisation de l’action publique sur le Tourisme, secteur sensible aux aléas géopolitiques, et les BTP secteurs improductifs par définition ne sont pas de bonne augure.

Il semble donc nécessaire que le Maroc trouve d’autres relais de croissance. Lesquels ?

Se concentrer davantage sur nos secteurs clé ? Les BTP sont non-exportables et sensibles aux crises et bulles, et le Maroc dépend déjà excessivement du Tourisme, ce dernier représentant 20% des recettes d’exportation.

L’éducation ? Les statistiques officielles marocaines du HCP montrent que les jeunes diplômés sont les plus touchés par le chômage. Une éducation plus adaptée au marché du travail ? L’économie de plus en plus mondialisée demande une adaptation beaucoup plus souple et dynamique, alors qu’une stratégie focalisée sur l’éducation est par essence de long terme.

Enfin, le rôle de l’éducation devrait-il se limiter à préparer les jeunes au marché du travail ou à les encourager à apprendre par eux même et promouvoir leurs créativités ?

Un autre grand plan ? Les Grands Chantiers ont montré leurs limites et on peut se demander si le Maroc a les ressources financières pour se lancer dans de nouvelles grandes aventures avec des résultats improbables sachant que le niveau des dettes publiques intérieure et extérieure est inquiétant.

D’ailleurs, un grand chantier à l’échelle nationale est par définition complexe car il y a beaucoup de variables que les technocrates ne peuvent prendre en compte, encore moins prévoir. Par exemple, ce type de plan prend rarement en compte les populations concernées ce qui a pour conséquence des échecs retentissants comme le plan Moukawalati ou la station Saâdia. Il peut y avoir également un investissement massif de la part de l’Etat sans prise de compte de facteurs économiques externes comme ce fut le cas pour l’usine Renault dans le Nord qui a connu un désengagement de Nissan et a obligé la CDG d’intervenir en catastrophe.

Heureusement, cela ne signifie pas que l’action publique ne porte aucun intérêt et il y a encore une grande marge de manoeuvre pour les politiques.

L’économie n’est pas et ne sera jamais faite par des décisions bureaucratiques, elle est au contraire une agrégation d’une multitude d’initiatives individuelles, d’essais et d’erreurs, dans des domaines diverses, dont la seule limite est l’imagination humaine.

Cela signifie donc qu’il faut encourager l’entreprise privée.

L’action publique actuelle se limite à des domaines définis par avance, alors que la réussite d’un secteur, d’un procédé ou même d’un produit n’est connue qu’a posteriori, une fois sur le marché mondial.

L’Etat marocain consacre beaucoup de ressources en pariant sur des secteurs extrêmement spécifiques au lieu d’encourager des millions d’individus, qui ont des connaissances impossibles à agréger, à faire des paris eux-mêmes. Dit autrement, le signal envoyé à tout futur entrepreneur marocain est de s’orienter vers les BTP ou le Tourisme de masse, car ce sont des projets de ce type qui bénéficieront des meilleures mesures fiscales ou administratives.

Pourtant, si nous analysons l’économie marocaine, certaines réussites et certains échecs sans la participation de l’action publique, nous pouvons apprendre beaucoup de choses.

Prenant l’exemple de l’agriculture et le monde rural. La culture de l’arganier dans le Sud marocain connait depuis quelques années un certain succès mondial.

L’arganier existe quasi-exclusivement au Maroc et ses fruits ont longtemps été utilisés pour la production de l’huile d’Argan pour des besoins locaux voire familiaux.

Au début des années 1990, l’huile d’Argan est devenu de plus en plus connue pour ses usages cosmétiques.  Les femmes qui travaillaient dans de mauvaises conditions de travail dans le Souss, ont pu se constituer dans des coopératives, produire et vendre l’huile d’Argan se garantissant ainsi des revenus décents.

Cela n’a pas été prévu par un quelconque plan national agricole, souvent orienté vers une agriculture d’irrigation, mais a été le fruit d’initiatives locales financés par des ONG, souvent étrangères, avec le support de l’Union Européenne.

D’autres exemples sont légion. Fatema Mernissi a fait durant la fin des années 1990 des travaux de recherche dans le Haut Atlas à propos des «Aït Débrouille», des populations de villages qui s’organisent et se mobilisent pour améliorer leur qualité de vie par la mise en place d’infrastructures ou en vendant leur production locale (tapis, produits agricoles.. ) par Internet.

Toujours dans le Haut Atlas, la région de Ouarzazate est connue pour la production de la Rose. Ce type d’agriculture ne bénéficie pas de la même aura ou des moyens des plans nationaux alors que cette région est un des principaux producteurs mondiaux de ce type de rose utilisés dans l’industrie cosmétique.

Najib Akesbi, dans le Rapport sur le développement humain, a porté un regard critique sur les politiques agricoles successives du Maroc qui sont en inadéquation avec les besoins du pays et ses problèmes structurels.

Najib Akesbi dit:

« la qualité des ressources humaines utiles pour l’agriculture n’est pas nécessairement liée à la quantité de cadres diplômés. Le gisement d’atouts existe au sein même de la paysannerie marocaine qui, pour être analphabète, n’en est pas moins réputée pour sa capacité de travail, son savoir-faire, sa technicité acquise « sur le tas », ses facultés d’adaptation, son endurance, son aptitude à résister devant les calamités naturelles et à rebondir aussitôt après…» (Evolution et perspectives de l’agriculture marocaine – Rapport sur le développement humain).

Par conséquent, certains problèmes peuvent être réglés maintenant pour que le Maroc puisse subvenir à ses besoins ou développer de nouveaux produits sans nécessiter les moyens humains et financiers des Grands Chantiers.

L’agriculture n’est qu’un exemple parmi d’autres où nous pouvons constater une inadéquation entre les politiques nationales globales et les réalités locales marocaines. Dans le tourisme, le gros de l’action publique, est orienté vers un tourisme de masse ou la vente de maison secondaires pour les étrangers. Pourtant, il existait, indépendamment des plans nationaux, un autre tourisme, rural et vert. Des villes comme Chaouen, Houceima, Mhamid Ghezlane, Beni Mellal, ou des villages de l’Atlas et du Rif sont des destinations privilégiées d’une certaine niche marocaine et étrangère.

Malheureusement ce type de tourisme ne bénéficie pas de la même médiatisation ou moyens financiers de l’Etat, mais a pu naître grâce à des initiatives individuelles et du soutien et financement d’ONG.

Les exemples ci dessus sont des succès, à fort potentiel, qui ont bénéficié de l’aide d’ONG, de financements extérieurs ou de simples initiatives individuelles. Certains secteurs, qui constituent depuis plusieurs décennies de vrais atouts pour le Maroc,

n’ont pas cette même chance et sont relativement délaissés.

L’industrie du tapis traditionnel a longtemps été prisée par des clientèles locales et étrangères. Toutefois, selon des chiffres de la Vie Economique, les importations de tapis en provenance du Maroc sont passés de 1,6 millions de m2 annuels au début des années 1990 à moins de 150.000 m2 annuels en 2003. Cela serait dû, selon la Vie Economique, à une baisse de qualité, à la concurrence, à une offre inadaptée à la demande et à la hausse des prix des intrants.

Le constat est le même dans la culture des dattiers. Malgré la diversité et la richesse de variétés de dattes, cette culture souffre depuis plus d’un siècle de la mort massive de palmiers, de la sécheresse, d’exode rural, et le Maroc doit depuis quelques années se provisionner de l’étranger pour répondre aux besoins internes.

*******

La focalisation de l’action publique sur les grands projets prouve que nous n’avons pas tiré aucune leçon des échecs passés. Les exemples présentés témoignent que le Maroc a un fort potentiel et des ressources inexploités qui n’ont pas les mêmes besoins des Grands Chantiers.

L’action publique, à travers les élus, les différents départements ministériels ou les agences de développement, devrait encadrer et aider les populations locales à puiser dans leurs ressources et leurs connaissances, pour pouvoir s’adapter aux réalités mondiales et utiliser au maximum leurs avantages comparatifs.

Pour tout commentaire, m’écrire sur kingstoune [at] gmail [dot] com

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4 commentaires

  1. Le 4 mars 2011 à 17 h 45 min | Permalien

    Je ne suis pas expert en ces matières, et du bàs de ma non-expertise je ne puis qu’abonder dans le sens de tes observations.
    Puisque tu mentionnes l’huile d’Argan et que je fus à ma modeste dimension impliqué dans le soutien des gens qui font ce produit sous sa forme bio, j’ai eu à nouveau l’occasion de mesurer combien il était difficile de faire admettre à l’administration locale (et plus haut, au niveau Rabat) que les micro-projets de ce genre, produits dans des mini-localités avaient pour se développer besoin d’aide en matière d’outils internet afin de s’intégrer dans la mondialisation.
    Besoin de s’ajuster au monde extérieur, de flexibilité et de réponses rapides.

    Il semble qu’en dehors de l’arrogance habituelle du Palais qui consiste à répondre: « ces gens-là n’y comprennent rien ils vont se faire voler, il faut que tout ça passe par nous », existe en latence cette hantise qu’un dixième de dh pourrait échapper au rackett.

    il semble aussi qu’avec la réponse dynamique et directe du marché, le Palais et ses affidés dont l’ONA craignent que ne se développe une pensée, des perspectives, des itinéraires qui ne dévieraient plus par la case (j’ai failli écrire la caisse) Palais.

    Pourtant, de la même manière qu’en France échappe à l’incompétence elyséenne la vision que le gros est l’ennemi du bien en matière de développement, le Maroc paraît déterminé à poursuivre dans la voie (quasi plan quinquennale à la mode Brejnev) des grands chantiers qui ont l’avantage d’en imposer en matière comptable et de propagande, avec photo du monarque inaugurant la chose et chiffres avec plein de zéros pour faire bien.

    Tu as raison de soutenir – avec style- la thèse selon laquelle de tels projets sont stériles: ils l’ont prouvé dans les années 60 et 70, dans toutes les capitales africaines où les blocs de la guerre froide ont imposé des mammouths industriels ou de BTP qui rouillent inutilement après avoir permis à une classe de se servir à tous les échelons.
    Ces monstres inutiles ne produisent aucune capillarité sociale, aucune redistribution sociale ou culturelle propres à générer des produits et des rapports dérivés qui relanceraient la machine et imprimeraient un élan.
    Nous avons pu pourtant observer au cours d’expérimentations diverses dans certains pays qu’un des facteurs indispensables d’un développement réussi résidait dans la fragmentation.
    Fragmentation des pouvoirs, des projets, des entreprises héritées de l’indépendance ou de la révolution.
    Malgré ce qu’on en croit, la Chine pour passer à la vitesse supérieure, a joué dans une certaine mesure le jeu d’un certain fédéralisme, autorisant des autonomismes (économiques) locaux; ainsi de l’Inde, répartie en fédération; ainsi du Brésil.
    Aujourd’hui au Vietnam.
    Mais il est certain qu’une organisation pyramidale de la société comme celle du Maroc est un frein ou certaines républiques communistes (le poison est paradoxalement le même et explique les déviations monarchiques de pays supposés marxistes).
    C’est comme dans une bouteille, après tout: quelque soit sa taille, tout dépend du goulot.
    Si ce goulot, au départ à proportionné à l’envergure de celui qui trône au sommet, est de plus encrassé par les scories qui l’entourent, on peut faire des méga-projets, ça ne servira à rien.
    Sauf, peut-être, à faire exploser la bouteille?

  2. Le 4 mars 2011 à 18 h 40 min | Permalien

    Il faut libéraliser l’économie certes et il faut que l’état se désengage mais avant de parler de tout çà, ne faut il pas considérer le cadre dans lequel nous voulons que ces bonnes pratiques soient appliquées ? Comment par exemple garantir que ces mêmes initiatives privées, novatrices, ne souffrent pas de la rapacité d’un pouvoir qui non seulement oriente l’économie mais en plus empêche par ses pratiques mafieuses les libres entrepreneurs de jouir de leur succès ? Le passage par la case constitution et construction démocratique est obligatoire mon cher ami.

  3. Omar
    Le 11 mars 2011 à 11 h 20 min | Permalien

    Je serais pour changer le titre en Grands Chantiers vs Développement Local. Je pense qu’il faut diversifier les actions au Maroc. Les grands chantiers ont le mérite d’attirer des flux financiers globaux importants, de faciliter la mise en place de grosses infrastructures, désormais nécessaires, et de ne pas le marginaliser sur la scène internationale. Il faut en parallèle des opérations sociales intelligentes et une redistribution de ces richesses pour que cette démarche n’aboutisse pas à la stérilité ou à l’exclusion sociale des espaces publics générés.

  4. Omar
    Le 12 mars 2011 à 21 h 07 min | Permalien

    Le titre serait Grands Chantiers + Développement Local

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