Tramway de Rabat : 3,8 Milliards de DH.
Tramway de Casablanca : 6 Milliards de DH.
Ligne à Grande Vitesse : 20 Milliards de DH.
Ce ne sont là que trois projets pour l’économie marocaine. Trois projets dont les coûts de réalisation sont estimés à plus de 1% du PIB du Maroc.
Je ne peux m’empêcher de douter de ces choix structurants.
Le choix du Tramway.
John Kay a écrit dans le Wall Street Journal l’une des meilleures critiques du choix du tramway comme mode de transport dans la ville : Le tramway n’a pas sa place dans les villes mais dans les musées.
Je cite (ma propre traduction) :
«Un tramway a besoin d’un chemin dédié. Un bus peut en utiliser un mais n’en a pas besoin : il peut rouler sur un couloir de bus, une voie sur une autoroute ou partager la route avec d’autres véhicules. Cela permet aux bus d’avoir une flexibilité pour gérer les aléas de trafic et les besoins des usagers. Les tramways modernes sont plus propres et plus confortables que les bus, principalement parce qu’ils sont commandés par des visionnaires qui ne pensent pas aux coûts, alors que la gestion des bus est faite par des businessmen acharnés. Vous pouvez acheter 10 bus respectant l’environnement pour un coût moindre qu’un tramway d’Édimbourg. Le tramway peut avoir plus de place mais les bus offrent plus de fréquence.»
«A tram requires a dedicated track. A bus can use a dedicated track but need not: it can use a busway, a lane on a main highway, or simply share the road with other vehicles. This gives bus services flexibility to cope with varieties of traffic conditions and changing user requirements. Modern trams are cleaner and more comfortable than most buses, mainly because trams are ordered by visionaries who do not much care about costs while buses are operated by hard-nosed business people. You can buy 10 environmentally friendly modern buses and still have change from the cost of one of Edinburgh’s trams. The tram may have twice as many seats but the bus can offer a more frequent service.»
Lire l’article complet ici [en]
Si le tramway est un moyen de transport efficace, pourquoi a-il disparu dans des centaines de villes du monde, dont Casablanca après l’indépendance, et a été remplacé par le bus et le métro?
La réponse semble se résumer à son inefficacité.
Faisons un calcul simple. Que nous offre le tramway de Rabat ?
4 Milliards de DH investis pour deux lignes de 20km au total et une capacité de chaque ligne de 4050 passagers, avec une estimation de transport de 180.000 passagers par jour.
Comparons maintenant au bus.
Un bus neuf coûte entre 1.5 et 2 Millions de DH.
Le coût du projet du tramway de Rabat est d’environ 4 Milliards de DH, cela veut dire que cette ville, pour 2 Milliards de DH, pouvait acheter au moins 1000 bus neufs, avec une capacité de transport de près 90.000 passagers (90 passagers/bus) et pouvant quadriller la ville avec un réseau très dense.
Les 2 Milliards de DH restant pouvaient être investis dans l’infrastructure de Rabat de différentes manières : création de couloirs dédiés aux bus, traçage de nouvelles rues, rafraichissement de centaines de rues et boulevards, construction ou aménagement de parking etc.. .
Même avec un coût de 10 Millions de DH par km, les 2 Milliards pouvaient rafraîchir ou construire jusqu’à 200km de chaussées. Ce même raisonnement peut être appliqué à la ville de Casablanca.
Le tramway est joli, beau, silencieux et ceux qui le commandent peuvent en être fiers. De toute façon, ils ne risquent pas de le prendre.
Or des villes comme Casablanca ou Rabat n’ont pas besoin d’un tracé difficilement modifiable, mais de réseaux de transports rapides, fonctionnels et sûrs.
Les réseaux de métros et de bus des plus grandes villes comme New York, Londres ou Paris ne sont pas jolis. Ils ne sentent pas bon. Mais ils remplissent un seul rôle et le remplissent très bien : transporter un passager d’un point A à un point B le plus rapidement possible et pour le moindre coût.
La Ligne à Grande Vitesse.
Fin Septembre, le Roi du Maroc Mohammed VI et le Président français Nicolas Sarkozy lanceront le chantier de construction d’une LGV reliant les villes de Tanger et Casablanca et ramenant la durée du trajet de 4h45 à 2H10.
Le coût de cette ligne est estimé à 20 Milliards DH.
Et comme pour le tramway, on peut sincèrement douter d’un tel choix.
Le TGV n’est pas forcément un choix rentable même pour la France. Le magazine Challenges a publié un article «Le succès du TGV n’a d’égal que le gouffre de ses finances» qui résume les problèmes auxquels font face les entreprises publiques, RFF et SNCF, et l’État français.
Extraits :
«La dette du TGV est trop lourde à porter pour deux entreprises, même publiques. La Cour des comptes jugeait en 2008 que 12 à 13 milliards des engagements de RFF étaient tout simplement non remboursables et devaient théoriquement être transférés à l’Etat.»
puis,
«De son côté, la SNCF s’est épuisée à demander à l’Etat de réagir. En vain. Alors, dans le secret des cabinets ministériels, elle a posé cartes sur table: si la dette n’est pas épongée, elle coupera les dessertes TGV non rentables. Soit, selon les propres paroles de son président, Guillaume Pepy, devant l’Assemblée, un tiers d’entre elles.»
Le TGV est un gouffre financier malgré le fait que la SNCF bénéficie d’une situation de monopole dans le transport inter-régions car il est interdit en France à des compagnies d’autocar de transporter entre les villes de différentes régions comme ce que fait la CTM au Maroc.
D’ailleurs, la durée longue de 4h45 présentée pour justifier le chantier de LGV est exagérée car elle ne concerne que les trains de l’ONCF. Le trajet par autoroute entre Casablanca et Tanger dure environ 4h sachant qu’il y a en ce moment deux chantiers qui pourraient raccourcir cette durée : l’élargissement de l’autoroute reliant Casablanca à Rabat et la création d’un contournement autoroutier de la ville de Rabat.
Est ce que la LGV pourra faire face à la concurrence de l’autocar qui affiche un prix de 140 DH par trajet ?
L’ONCF a-t-elle vraiment une idée de la tarification de la LGV, sachant qu’un trajet équivalent en France est vendu au tarif plein de plus 800 DH ?
L’État marocain prévoit-il, pour rentabiliser ce projet, de créer des mesures réglementaires pour limiter la concurrence avec les autocars et les voitures ?
L’État ne surestime-t-il pas le besoin de gain de temps de transport de personnes, sachant que les plus grandes compagnies essaient de limiter les coûts de transport de leurs employés en utilisant les nouvelles technologies ?
Qu’en est il de la RAM, compagnie aérienne qui bénéficiera de l’aide de l’État pour sortir de son gouffre financier ? Une stratégie de LGV ne va-t-elle pas à l’encontre des intérêts d’une autre entreprise nationale ? La même interrogation concerne les Autoroutes du Maroc.
Je me demande si les responsables politiques et technocrates avaient vraiment étudié ou abordé de manière critique ce projet.
La LGV, succès technologique, risque d’être un flop financier à l’instar de la France.
Elle semble donc être une sorte de caprice, un éléphant blanc dont certains responsables seront fiers, mais qui a de fortes chances de ne pas être utilisée par des millions de marocains comme ils l’espèrent.
***
Trois projets structurants. Trois éléphants blancs.
Cette politique de Grands Chantiers ne remplit que l’égo des personnes à leur charge. D’autres chantiers politiques, moins bling-bling mais plus structurels, sont laissés de côté : la réforme de la justice, le climat des affaires, la santé, l’éducation, l’urbanisme etc. .
Ces derniers ne tiennent malheureusement pas dans une présentation PowerPoint.
—-
Lire également par Omar El Hyani TGV, à quoi bon ?